Comptes de Noël

 

 

« Alors mon chéri, ça avance ? »

Le vieux Noël tourna vers sa femme un regard blasé, fatigué. Dans le petit chalet douillet attenant à l’usine de jouets, le couple sentait le vent glacial du changement d’ère. A ce rythme-là, c’en serait bientôt fini de la hotte remplie de jolis paquets, des descentes dans les cheminées, des courses avec les rennes au travers des nuages, les brigades bien rodées des petits lutins dociles… Et le traîneau qui accusait sérieusement le poids des ans malgré l’entretien régulier n’arrangeait rien.

Cette fois-ci, la distribution annuelle de cadeaux menaçait de marquer la fin d’une tradition vieille de deux mille ans, et les fameux « petits miracles de Noël » auraient du plomb dans l’aile.

Avec l’explosion d’internet, des smartphones et des tablettes, les gamins du XXIème siècle ne s’intéressaient plus aux bons vieux jeux d’antan qui, bien que distrayants, développaient souvent la part de créativité, de tactique, de logique, d’esthétique, d’adresse, et parfois de réflexion qui se trouve en chaque enfant.

Et puis, les cadeaux du Père Noël étaient attendus avec impatience, surtout si on avait été sage durant l’année. Eventuellement on faisait quelques bonnes actions les semaines précédant le réveillon pour donner le change, ou on s’arrangeait avec sa conscience.

Toujours est-il que les enfants faisaient leur lettre au Père Noël et recevaient de vrais cadeaux, même si ce n’était pas toujours ceux qu’ils avaient commandés.

Aujourd’hui, enfants comme adultes, ne veulent que des objets connectés.

« Et tu veux connaître le pire dans tout ça, ma douce ?

C’est qu’ils ne passent même plus par nous pour commander ! Entre Amazon, Cdiscount, et tous les magasins qui possèdent leur propre site internet, nous n’avons presque plus de courrier – à peine deux milliards – ! Même les artisans s’y mettent, c’est tout de même un comble, non ? Certains pays ont carrément oublié mon existence, regarde : en Chine ils fabriquent tout eux-même ! C’est de la concurrence déloyale !

Et les charges ! Entre l’entretien des machines de l’usine, celui du traîneau, l’élevage et le soin des rennes, le chalet, et l’équipement high-tech dans lequel j’ai investi jusqu’au dernier cent pour pouvoir surveiller chaque famille Terrienne et la combler le jour J… Je ne sais pas combien de temps on va pouvoir encore tenir. »

Noëlle vit toute la tristesse et le poids du fardeau que portait son Père Noël de mari, et son cœur se serra. Ils étaient ensemble depuis tellement de temps, avaient traversé tellement d’épreuves pour réussir chaque année leur destinée, qu’elle ne supportait pas de baisser les bras. Elle n’imaginait aucunement fermer boutique, quels que soient les circonstances et les dangers à braver.

– On va trouver une solution.

– Je te rappelle qu’on a déjà dû se séparer de la moitié de nos lutins en seulement dix ans !

– Je sais. Mais les Terriens sont de vrais moutons. Si on en rallie quelques milliers à notre cause, les autres vont suivre ! Les statistiques le prouvent.

– Toi et tes statistiques…

– Quoi mes statistiques ? T’étais bien content de les trouver jusque là, non ?

– Oui, mais si pour une fois… elles se trompaient ?

– Ecoute, on n’a pas besoin de tous les Humains. Il suffit de quelques milliers disséminés un peu partout sur les différents continents pour préparer une tournée digne de ce nom.

– Ah oui, et tu comptes t’y prendre comment pour les faire commander chez nous plutôt qu’ailleurs ?

– J’ai une idée qui mérite d’être étudiée. C’est un coup de poker qui ne nous coûtera rien.

– …

– Tu as une page Facebook et un compte Twitter avec des millions de fans, et surtout des enfants ?

– Je ne vois pas bien où tu veux en venir ?

– Annonce-leur que tu te mets en grève : annule Noël. Cela va se répandre sur les réseaux sociaux, et donc sur la planète, comme une traînée de poudre. Les gens vont être au courant encore plus rapidement que pour un attentat ou un crash d’avion si tu leur enlèves ça : ça relève de la catastrophe planétaire, un vrai cataclysme calendaire !

– Oui mais ce sont surtout des enfants qui me suivent sur le net, ce ne sont pas eux qui choisissent à qui envoyer la commande.

– Non, mais je te laisse imaginer les crises de larmes et de colère à gérer par tous les parents de ces chers followers… Peut-être se sentiront-ils un peu plus concernés pour une fois ?

– Ca se tente…

La nouvelle était tombée depuis à peine quelques heures, et déjà tout le monde ne parlait plus que de ça : Noël annulé. Comment ce vieux bonhomme qui n’avait qu’à faire sa tournée une fois par an osait-il déclarer forfait ? Une grève au nom de quoi ? Manquait plus que ça !

Comme d’habitude, les avis étaient partagés, mais beaucoup ne comprenaient pas et sentaient le Ciel leur tomber sur la tête – à défaut des cadeaux ! On était début décembre, les calendriers de l’Avent étaient entamés, les sapins trônaient déjà dans presque tous les foyers, et… plusieurs jouets et paquets attendaient sagement dans des endroits aussi saugrenus que discrets en attendant d’être emballés et déposés aux pieds des sapins.

Dans les centres-villes et les galeries commerciales, des enfants éclataient en sanglots parce que les Lutins présents leur refusaient une sucrerie ou une photo sous prétexte de grève. Les parents étaient indignés du procédé, tout en ne sachant pas quelle attitude adopter avec leurs progénitures. Comment expliquer la situation sans salir l’image du vieux Monsieur au costume rouge et blanc ?

Les standards téléphoniques et les messageries étaient saturés, et il n’allait pas tarder à en être de même pour les boîtes aux lettres. Heureusement que les e-mails étaient réservés aux urgences et que seuls les Lutins « d’en bas » avaient l’adresse, sinon la boîte de réception aurait été également saturée.

Dans une petite bourgade française, le ton montait et les parents étaient bien décidés à agir, mais comment ?

Ils commencèrent par imprimer les revendications du Père Noël qu’ils avaient trouvées sur sa page Facebook. Ils les lirent avec beaucoup d’attention, et pensaient même que certaines étaient légitimes :

– Ne pas baser tous les cadeaux sur les objets connectés pour que la tradition perdure,

– Demander aux enfants de faire leur liste assez tôt pour avoir le temps de préparer tous les paquets,

– Poster les lettres (timbre inutile) dans les boîtes prévues à cet effet,

– Arrêter de saturer le standard téléphonique : un appel par enfant suffit. En plus ça permet de faire des économies pour les cadeaux,

– Ne pas faire de caprice si on n’a pas eu assez de bonbons à son goût (t’auras tout le temps d’avoir des caries, sale morveux !), ou arrêter de râler dans les files d’attente pour les photos,

– Laisser de la lumière et un objet rapidement identifiable devant la maison ou sur le toit pour faciliter la distribution des cadeaux,

– Faire ramoner la cheminée régulièrement pour éviter les descentes difficiles et les mauvaises chutes,

– Penser à ne pas faire un feu le soir du réveillon (je vous vois rire, mais vaut mieux prévenir…),

– Si pas de cheminée, laisser une porte ou une fenêtre ouverte (ben oui, c’est le Père Noël, pas le Passe-Muraille !)

– M’autoriser à changer de cadeau si cela s’avère nécessaire (pour certains un dictionnaire ou un Bescherelle ne seraient pas un luxe, à moins de retourner carrément au Bled)

– Le Père Noël vit avec son temps : sur la table il préfère trouver des étrennes qu’un verre de lait et des cookies (ça paye les charges et évite la surchage pour la montée retour)…

Ce n’étaient que des exemples parmi d’autres, mais les familles prenaient petit à petit conscience de leur égarement et de la part de responsabilité qu’il engendrait dans cette histoire. Il leur restait moins de trois semaines pour agir, et il fallait frapper fort pour inverser la tendance sans décevoir leurs chères têtes blondes.

Dans le chalet céleste, Noël et sa tendre épouse scrutaient l’évolution de la grève dans le monde. Selon les pays, les réactions étaient plus ou moins vives, mais dans l’ensemble le couple avait atteint son but : toucher les gens, et provoquer une remise en question chez certains. Evidemment, il y avait toujours les indifférents, les mécontents, les râleurs par principe, les indécis, les ahuris… Mais une poignée de Terriens avait l’air de se sentir concernée et de vouloir soutenir la cause « Noël » comme on l’appelait désormais.

Au fil des jours, cette poignée grossissait – et à l’échelle de la Terre, une poignée ça peut vite faire beaucoup – et mettait en place des réunions ou des sittings devant les grands magasins pour sensibiliser le reste de la population ; une page de soutien avait poussé sur Facebook, les photos étaient partagées sur Instagram, on distribuait des tracts.

Les employés des tris postaux récupéraient, quand ils le pouvaient, des lettres postées dans la « mauvaise » boîte, et les renvoyaient aux Collectifs qui avaient vu le jour un peu partout dans les grandes villes du monde, et se chargeaient de les trier, les inventorier et les classer selon le pays de provenance, l’âge de l’enfant, et le type de cadeau(x) souhaité(s).

Ces « Collectifs de Noël » travaillaient maintenant main dans la main avec les Lutins descendus sur Terre pour faire la liaison avec le Patron. Celui-ci avait remis en place une partie des brigades de l’usine de jouets, mais n’en avait soufflé mot à personne. Il était hors de question que quelqu’un vende la mèche et que « l’esprit Noël » naissant retombe.

Les artères du monde entier baignaient dans la joie et la bienveillance générales, certains cadeaux avaient été rapportés au magasin d’origine avant même d’être offerts : une première en période de fêtes !

Les Amazoniens et Cdiscounteurs changèrent leur fusil d’épaule en vidant leurs paniers des derniers drones, smartphones ou autres montres connectées pour les troquer contre des livres – et des liseuses ! -, ou des box surprises (week-end insolite, grand restaurant, sport extrême, journée thalasso…). Les constructeurs de gadgets « high-tech » virent leurs estimations chuter de 30% par rapport à leurs espérances, autant dire que cela en précipita certains dans le gouffre.

Les magasins indépendants et les petits artisans découvrirent une nouvelle clientèle, avide de nouveauté et d’originalité.

Appuyée au chambranle de la porte depuis presque cinq minutes, un chocolat chaud à la main, Noëlle contemplait son mari, tellement concentré sur son devoir qu’il ne l’avait pas vue. Il sursauta en levant la tête de son écran pour étirer un peu les cervicales de sa vieille carcasse.

Noël sourit à sa femme, du sourire de celui qui est sur le point d’accomplir quelque chose de grand, usé de fatigue, mais dont l’énergie de l’Espoir peut pousser jusqu’à une satisfaction pleine et totale. Parce qu’on ne dirait pas à le voir comme ça, mais il n’aime pas les compromis le Père Noël : quand il fait quelque chose, il le fait bien. Sinon il s’abstient.

C’est sûrement pour cela que je tiens à ce poste depuis si longtemps…

– Je connais ce regard, mon Noël, il y a de l’espièglerie. De la détermination aussi. On dirait un môme qui prépare une surprise à ses parents.

– Ben c’est un peu ça… Tu ne te trompes jamais ma jolie Noëlle !

– Ah ? Et que prépares-tu qui te mette de si bonne humeur ?

– J’étais sur DCT (Du Ciel à la Terre), mon logiciel d’itinéraire, pour esquisser un début de tournée.

Le regard de Mère Noëlle s’emplit de tendresse et son sourire s’agrandit.

Le 24 décembre approchait à grands pas, et les jours qui précédèrent relevèrent de la folie furieuse : l’usine de Noël tournait à plein régime. Entre les nombreuses familles qui s’étaient manifestées, les magasins de jouets qui passaient commande aux Lutins car ils ne pouvaient plus répondre aux demandes, une partie des fabricants qui jetaient carrément l’éponge, le Père Noël n’avait pas eu le choix : il avait fait appel à la boîte d’intérim avec laquelle il travaillait auparavant, et embaucha des extras pour la dernière semaine, tournée incluse.

Il savait que ses comptes étaient dans le rouge et que la main d’œuvre coûtait cher, mais après une grève, des revendications, des manifs, le soutien populaire et tout le tintouin, il ne pouvait se permettre de se rater, ça ne serait pas digne de lui.

Vous imaginez ce qu’il se dirait ? « Tout ça pour ça », « Bon à rien », « Il bosse qu’une fois l’an et pas foutu de le faire correctement », « Il s’est servi nous », « Encore un qui donne des conseils qu’il n’applique pas », j’en passe et des meilleures… Vous savez comment sont les gens : toujours prêts à dénigrer.

Alors avec sa femme, son binôme, son associée, son double, il a consciencieusement mis les petits plats dans les grands, refait le tracé de sa tournée des dizaines de fois, observé les Terriens jusqu’à la dernière minute pour être certain d’attribuer le cadeau le plus juste, donné les directives nécessaires aux Lutins et aux Extras, choyé et entraîné ses rennes pour cette livraison hors du commun, révisé et lustré son traîneau, consolidé les bretelles de sa hotte, nettoyé son costume, ciré ses bottes, et taillé sa barbe (mais en gardant sa longueur, tout de même !). Quand bien même cette année serait la dernière, le Père Noël voulait partir la tête haute.

Fin prêt pour sa grande aventure nocturne, le vieil homme embrassa amoureusement sa femme et se retourna vers son attelage. Ses pas firent crisser le nuage comme de la neige bien poudreuse, et il entendit les clochettes de ses rennes qui s’impatientaient dans ce froid cotonneux.

Sur la route étoilée qui menait cette expédition vers la Terre, le Père Noël appréhendait l’accueil qui lui serait fait une fois en bas. A l’approche de la Belle Bleue, résonnaient des chants à sa gloire, un peu dans toutes les langues.

Contrairement aux années précédentes, sa piste d’atterrissage était balisée et une foule en liesse l’attendait à bras ouverts. Visiblement ses Lutins n’avaient pas su garder le secret de son parcours. Surpris par cet accueil si chaleureux, le vieux bonhomme au costume rouge ne put contenir son émotion.

Et moi qui avait peur de ne pas être à la hauteur, ou d’être ridicule…

 

La brigade de Lutins sur place ne se fit pas attendre pour commencer à dispatcher les paquets selon leur continent de destination.

Soulagé d’une grosse partie de son travail par une équipe dynamique et très organisée, le Père Noël en profita un peu pour se mêler aux Terriens et déguster un verre de vin chaud avec eux ; écouter leurs attentes pour les années à venir, et même faire quelques selfies qu’il ne tarderait pas à retrouver sur les réseaux sociaux.

 

Le « Qu’en dira-t-on » ? Comme tout personnage public, il devait soigner son image.

Mais personne, sur Terre, ne croirait qu’on avait pu prendre le vrai Père Noël en photo sans trucage.

Cette nuit de Noël serait racontée partout à travers le globe. Durant les repas de fêtes il y aurait toujours un oncle ou un cousin dont le voisin connaît un ami qui…

« Si, je te jure, il m’a dit qu’il avait vu la photo sur Instagram »


Cher lecteur,

Désolée pour cette absence de billet la semaine dernière… Mais j’espère que cette nouvelle histoire « de circonstance » te plaira 😉

Joyeuses Fêtes !

Une réflexion sur “Comptes de Noël

  1. Vraiment d’actualité ! Heureusement qu’il avait la Mère Noëlle à ses côtés ! (et qu’Elle avait des idées…)
    Il me semble me souvenir de cette livraison gigantesque cette nuit-là. C’est la fois où le fisc n’a pas été gentil avec Lui : 2020 PV pour stationnement gênant, en double file, et avec des rennes! Et il a eu droit à 2 % de réduction « écologique » parce que son « véhicule » ne marchait pas à l’essence !!!

    Aimé par 1 personne

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