Bientôt dans ma PAL ? #11

Dans l’esprit des Premières Lignesj’ai envie de partager avec vous un autre rendez-vous hebdomadaire : celui de livres qui me tentent, et qui rejoindront (peut-être ?) bientôt ma PAL. Et ce n’est ni en fonction des sorties littéraires, ni des différents challenges ou prix : juste ceux qui me parlent au moment où ils me tombent sous la main…

Quand on parle du diable

de Joseph DENIZE

Tandis que le mille quatre-vingt-sixième jour de guerre était emporté par le grand fleuve de l’histoire, à l’intérieur de la Morgue de Paris le temps stagnait, triste et visqueux comme l’eau d’une mare. Une lumière blafarde suintait par les soupiraux de la salle d’exposition où, dans une fixité minérale, les cadavres attendant d’être identifiés étaient disposés sur des plans de marbre parallèles. Il régnait dans l’endroit une odeur de boucherie fraîchement désinfectée et le silence épais, qui semblait exsuder des corps mêmes, n’était perturbé que par les sanglots d’un couple venu reconnaître une jeune noyée.
Deux tables plus loin, Aimé Grandin avait les yeux baissés sur la dépouille de son oncle Géo. La stupeur qui l’avait glacé une heure plus tôt en apprenant le décès avait cédé le pas à un grand vide teinté d’une sensation de déjà-vu. Sans doute la peine et les regrets arriveraient-ils plus tard, mais pour l’instant Aimé n’éprouvait rien. Rien qu’un grand étonnement de ne rien éprouver.
La dernière fois qu’ils s’étaient vus, ils avaient déjeuné ensemble à une terrasse, non loin du Palais-Royal. Deux ou trois semaines s’étaient écoulées depuis, mais Géo Grandin paraissait avoir vieilli de dix ans et perdu plusieurs kilos dans l’intervalle. Ses cheveux et sa fine moustache à aiguilles étaient à présent entièrement blancs. Ses joues creuses mal rasées et les douves violacées qui ceignaient ses yeux clos laissaient deviner le crâne sous sa peau parcheminée. Les rides de son front formaient avec ses sourcils une sorte d’oméga, comme si une idée sombre et tenace continuait de le tourmenter dans la mort. Géo avait cinquante ans, mais à voir sa dépouille, on lui en aurait donné vingt de plus. Était-il gravement malade sans le lui avoir dit ?
Aimé remarqua des taches grisâtres qui maculaient ses épaules et son cou, dégagés du drap blanc recouvrant le reste du corps. C’étaient de petites plaques à l’aspect rugueux et au léger relief. Il observa aussi que les cheveux de Géo étaient mêlés d’une fine poussière qui s’était déposée sur la table autour de sa tête. Son oncle, peintre de son état, devait sans doute travailler avec du plâtre ou quelque autre mélange pulvérulent juste avant de sortir pour tomber raide mort dans la rue, à deux pas de son atelier – « foudroyé par une crise cardiaque », selon l’employé de la morgue, mais le rapport d’autopsie n’avait pas encore été établi. Cela, en tout cas, ne cadrait pas avec la tenue qu’il portait à ce moment-là, un complet de soie bleu clair assorti d’un foulard rose qu’Aimé n’eut aucun mal à repérer parmi les vêtements des défunts pendus au mur dans un coin de la salle. Il se serait débarbouillé avant de l’enfiler. Mais Géo Grandin était autant connu pour ses extravagances que pour sa coquetterie. Peut-être avait-il dû sortir d’urgence ou se sentait-il déjà mal au moment de s’habiller.
Après avoir réglé la paperasse avec le greffier, Aimé sortit du bâtiment et inspira quelques grandes bouffées d’air au bord de la Seine, qui s’écoulait avec une vaste indifférence. le pavé du quai de l’Archevêché était encore mouillé après le gros orage de l’après-midi – le énième de ce mois de juillet 1917 – qui n’avait pas réussi à dissiper l’atmosphère étouffante pesant sur la ville depuis plusieurs jours. Dans un état second, Aimé enfourcha la bicyclette qu’il avait posée contre le mur de la Morgue et, avec toute l’énergie de ses vingt-deux ans, s’élança en direction de la rive gauche.

Le clocher de Notre-Dame-des-Champs sonnait huit heures quand, en sueur, il posa à nouveau son vélo contre un platane près de la longue terrasse de la Rotonde, où, une foule de Parisiens et de soldats en permission menaient grand tapage en ce début de soirée. Il balaya du regard la forêt de képis et de chapeaux, puis, n’avisant ni la casquette ni le visage qu’il cherchait, pénétra dans l’atmosphère bruyante et enfumée du café bondé.

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Résumé éditeur :
Dans le Paris de 1917, tandis que la Grande Guerre s’éternise, démons et sorciers se livrent une lutte sans merci pour s’emparer d’un tableau aux pouvoirs terrifiants. Embarqué malgré lui dans cette bataille, le jeune Aimé Grandin n’a que son ingéniosité et sa bravoure pour contrer un déchaînement de forces maléfiques.

Fantasmagorie historique au suspense envoûtant, Quand on parle du diable est un roman d’aventures traversé par des personnages réels (Mata Hari, Méliès, Modigliani ou Crowley, célèbre occultiste britannique), qui tourne en dérision l’effroyable attirance de l’humanité pour la barbarie. Une relecture saisissante de ce tournant du XXe siècle, marqué par la découverte de la plus dévastatrice des armes : le pouvoir de l’image.

Éditions Julliard – Broché – Kindle – Paru le 02/01/2020

Vous aussi ça vous tente ?

Dans tous les cas, bon week-end et… bonne lecture !

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